© Lettres d'ailleurs, d'ailleurs

Dits et écrits : espaces intérieurs, temps présents flottant entre passés irrémédiables et avenirs à peut-être venir. Mots jetés, paroles à confronter, idées à (dé)partager. (sauf indication contraire, peintures, dessins et photos sont de l'auteur avec ©)

07 septembre 2009

Des mots et des sons

“I have never loved you so much in all my life.”

You answered, “Doesn’t love begin at the beginning?” ¹

Pourquoi ces deux vers de Robert Lowell apaisent-ils mon inquiétude aujourd’hui ? Pourquoi agissent-ils comme pierre blanche sur terre d’ombre ?

Sans doute parce qu’au-delà de leur sens, du contexte dans lequel ils furent prononcés, ils expriment ces rares fois où, par je ne sais quel miracle, nous trouvons les mots justes qui demandent et les mots justes qui répondent. Tout à coup, le seul souci est de composer un lien avec l’autre, lien qui relève plus de la musique que des paroles, lien qui, dépassant les formes linguistiques soudain devenues inutiles s’en vient fouiller au plus profond de notre être : plus de sens à parcourir, juste l’harmonie ; on s’en satisfait.

Alors éclate l’évidence : seule cette question pouvait être posée, seule cette réponse pouvait être donnée - à ce moment là, entre ces deux là. Avec ces mots là.

Dialogue si rare qu’il en devient presque  impossible ?

Robert Lowell ne s’y trompe pas qui place ces deux vers dans un rêve. « Father in a dream ,» ² annonce-t-il.

Le fils s’y adresse au père, mort peut-être ?

L’éclatante concision minérale que peut avoir la langue anglaise - je ne parle pas ici de cette langue flétrie, mercantile et obscène qui n’est qu’un sinistre outil de communication – mais de celle qui roula sa bosse depuis Chaucer jusqu’à e e cummings (qui ne voulait pas de majuscules à son nom) ou Dylan Thomas, est infiniment difficile à rendre en français notre belle langue, si fluctuante, si lyrique qui derrière ses volutes esthétiques force néanmoins à l’interprétation.

Tentez donc de traduire ces deux vers comme je m’y suis amusé. Pas de souci avec le premier, quoique...

Le second, en revanche est furieux. On peut y mettre tant de mondes différents, tant de Weltanschauung, tant de cosmogonies, tant de sensibilités qui tous et toutes ne manquent pas de trahir ce que voulait exprimer le poète. Mais après tout qu’importe : au commencement était l’amour sans quoi il n’y aurait pas eu de commencement, n’est ce pas !

Et puis un poète n’est-il pas fait pour être trahi...

****

¹ « De toute ma vie, je ne t’ai autant aimé. »

   Tu m’as répondu, « L’amour ne naît-il pas au tout premier instant ? »

² « Le père, en rêve »

****

Robert Lowell, Selected poems, The noonday Press,

New York

. 14th printing – 1992

p. 197

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14 juillet 2009

Octaves défaites I et II

      J'ai écrit ce poème en deux parties en 1992 à Toronto alors que le compagnon d'un de nos meilleurs amis, C., jeune médecin devenu depuis l'un des chercheurs canadiens les plus réputés dans le domaine du Sida, était atteint de ce mal, à l'époque totalement inguérissable. C. et R., mon épouse et moi-même étions de grands amis et malgré la souffrance de R., pour la nier et en un sens la vaincre  nous nous retrouvions souvent chez eux ou chez nous pour de formidables moments de rires, de conversations, de repas partagés, de disputes amicales lorsque nous confrontions nos musiques favorites ou nos conceptions du monde.  Ce monde d'alors, comme celui d'aujourd'hui était à refaire et nous nous y attelions pendant des heures d'une merveilleuse longueur...

J'ai retravaillé ce poème pour cette présentation, tentant d'en corriger les insignes maladresses mais, je dois vous l'avouer, ces souvenirs remontés m'ont de nouveau brisé le coeur. Toutefois, j'éprouve aussi un réconfort : en lisant ce texte, vous mes amis, lectrices et lecteurs vous ferez resurgir et revivre pour quelques instants la belle ombre de R. l'ami sidéen.

*******

039

dessin de Cyrille Hassoun

à R.M., sidéen      

Octaves défaites - I

Insolite

ta présence, par nos voix revenue

imparfaite, douloureuse dans la toile des sons

martèle ta souffrance

***

Mes mains qui veulent prendre ton visage

l'une sur l'autre se referment

elles disent ton absence

(retenue de ta mort)

projetée, annoncée

par tes cartes sur la table retournées

au jeu féroce qu'en vain je tente de moquer.

                             ***

       Défunts des tableaux arpègent ton oubli

       tandis qu'un Christ de minuit

        les tendons arrachés

        ulule ses prières

                              ***

Sur l'asphalte discret de Queen Street enneigée

le don de nos os morts

fugace disparaît

                       la neige ce soir encore arraisonne nos vies.

*-*-*-*-*-*

Octaves défaites - II

Les détours du vent dissimulent

tes traces

sous des feuilles déjà mortes

                 ***

tes pas jaillissent imparables

qui marquent de leurs sillons

les rebours du temps.

                 ***

Aux ronces agrippées

les soies de tes ombres déjà bruissent

et arpentent et jalonnent l'inimitié du vent

                  ***

de ta main qui sait encore

tu graves

inversée l'intaille d'un soleil

                  ***

sur ton épaule

     (insensible déjà)

j'appuie ma bouche

         qui veut prendre

                 de ta mort les sucs, les venins

Je te vis

    r   a       l         e               n                    t                             i

pour qu'encore tu perdures

Je te voudrais statue pour que la nuit t'oublie

Je te voudrais enfant aux mains

pleines de temps

                  Non, le marbre

                                     ne va pas

                                                     au bleu fou

                                                                      de ton sang.

       

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23 juin 2009

Querencia

_tre_sans_doute

être et dire : je suis

**

Homme, brin d'herbe passé à l'outremer

cristal à l'écho grêle

qu'efface malvenu un féroce lointain

**

quand lys et orchidées accordent leurs arômes

un instant enivrée ta mort s'interrompt

**

les brisures de tes mondes, dissonances telluriques

entrechoquent et éprouvent leurs masses insensées

**

Sur la nacre des vents tes paroles se gravent

sculptent tes pensées

qui advenues se dispersent

éternel pourtant

semblable et différent

         homme

           tu demeures

et tes chairs polychromes embrasent l'horizon

**

Or je suis cet homme à la peau de marbre

et je suis cette femme au corps d'ébène moiré

je suis cet Asiate aux yeux de lune première

dont le regard débusque des loups enneigés

je suis le premier homme et la première femme

               le vieillard et l'enfant

               meurtri et comblé

je suis l'assassin que victime je recherche

le cadavre rutilant aux atomes démêlés

je vais vers moi

          et de moi je repars

enrichi de nos sangs que les siècles accumulent

mes strates innombrables

érigent nos univers

**

Je suis la pierre, l'air, le bois, l'eau et le feu

unique sans être même

réprouvé et vainqueur

**

j'étais comme nous étions

je suis ce que nous sommes

serai comme nous serons

Impassible

                   je recherche

                                   la querencia immobile sur la ligne du temps.

dessin de Cyrille Hassoun © CH

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18 juin 2009

Capharnaüm

vendredi

Par haute marée les terrils violacés

vibrent

ensoleillés sous les charbons noirâtres,

hérissés d'herbes en pelade,

pourtours illuminés d'ombres insignifiantes

aux rougeurs subreptices.

***

Jour après jour je viens et je rôde

sur ces houilles encrassées

-lignites ferreux aux gris incandescents, aux cendres écaillées-

salpêtres cautérisés, terres vives trop lointaines

où bat désaccordé mon pouls subliminal.

***

A l'aube, décalée par nos paraîtres incertains

ta silhouette vibre

- yeux mauves ni de pluie ni de vent-

ma chair découpée, aux traces de la nuit

filiformes et obscures, arpente un canal.

***

Figées, des grues

-rauque rouille craquant sous le silence-

s'apprêtent à mourir

quand le ciel assombri défait nos innocences.

***

Près d'Haumont une rue -corons répétitifs-

aux pavés alourdis du poids de mon ivresse

hoquète de vagues devenirs.

***

Le tocsin dans mon crâne hurle ses souvenirs

je cherche à te parler

et mes mots préfigurent de graves labyrinthes :

Azaziel parcourt les jardins d'Alexandre

il cherche leur issue dans sa vie, feuilletée

Я пережил свои желанья- *

***

Ma souffrance demeure

inquiète, revenue

battements de mon coeur, à l'amble décroché

qui ralentis répétent

l'incohérente fin prévisible à demi.

* ia peregil svaï geleniia : j'ai survécu à tous mes désirs - A.S. Pouchkine

Poème tiré de mon recueil "Sulfures au corps", aujourd'hui retravaillé pour cette présentation.

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10 juin 2009

ce matin, mauve-grognon...

Dans mon minuscule théâtre tragique, personnel, portatif, bruissent et me brûlent tous mes écrits tus bien plus que mes écritures...

Par la fenêtre de la salle où j'écris, se distingue, lointaine, une muraille de verdure où les silhouettes des dieux mourants, animées de vent, en vain réclament nos prières.

Ce matin, mon humeur, mauve-grognon, me pousse à vous offrir, maigre pâture à vos commentaires, ces quelques lignes prises au vif de ma vie - au texte précédent, confondues.

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30 mai 2009

aux détours infinis

d_labrement_de_murs

La pluie cette nuit criaille à mes fenêtres

Repliées, endiguées,

    nos heures -aux volutes défaites-

                             arc-boutent leurs ombres.

Insoumises, acharnées,

             d'espaces en espaces

                     nos mémoires s'aventurent

                                                        où rôde le divin.

Sans trêve, sans répit

              mes traques -de rêve en rêve-

                                                  débusquent l'infini

des maelstroms dérivent, se détournent, s'enfouissent

             - aux flagrances indicibles -

Parenthèses trop étroites à nos corps accomplis

           des céruses argentées

                            dessinent nos limites

                                         un instant oubliées

Encombrées pourtant,

              nos âmes insatiables

                          à jamais se repaissent

                                           de la mémoire des temps.

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