© Lettres d'ailleurs, d'ailleurs

Dits et écrits : espaces intérieurs, temps présents flottant entre passés irrémédiables et avenirs à peut-être venir. Mots jetés, paroles à confronter, idées à (dé)partager. (sauf indication contraire, peintures, dessins et photos sont de l'auteur avec ©)

23 juin 2009

aller-retour

L_Annonciation

Depuis la lecture de "Kafka sur le rivage," Haruki Murakami ne me lâche plus. Un des courts récits de "Après le tremblement de terre" m'arrache en cette fin d'après-midi au bleu trop vif d'un ciel normand d'ordinaire habité par plus de nuances et de préciosité.

Murakami y parle d'une pierre, celle-là même qui hante presque tous ses récits et qui, depuis peu de jours, semble avoir choisi mon corps pour y prendre racine. Est-elle noire ou blanche, lourde de son granit ou légère de sa lave, je ne sais, tant elle change, se resserre ou se déploie au fil de mes heures selon que je trace un trait sur une toile, tente de faire prendre encre à une idée ou m'efforce de sourire lorsque j'espère que la main de Marie dans l'Annonciation de Van der Weyden pourrait soudain s'abaisser vers moi et tendrement apaiser ma tristesse, mon inquiétude.

N'est-ce pas d'ailleurs une des rares Annonciations où, encore et malgré tout humaine, elle semble marquer une hésitation, une inquiétude ? N'esquisse-t-elle pas un refus tant ce qui sera accompli sera effroyable ? "Je suis venu te jouer un tour, dit l'Annonciateur aux ailes insuffisantes, le noir de ton manteau de deuil est encore bien précoce, le rouge de ta couche clame la fin de toutes les innocences et dans ce livre que tu tiens tu pourrais déjà lire tous vos avenirs accomplis...

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24 février 2009

tardivement être

Jadis, le temps m'était une notion inconnue. Rien ne le liait à moi, ni ses détours, ni ses passages. Le grand sablier de ses écoulements bruissait vaguement, délicate  miniature fichée sur une quelconque colline à l'horizon de mes paysages. J'arpentais des espaces que je croyais uniques, dont l'immensité illusoire semblait  jamais ne devoir en finir. Puis un jour, le sol que je foulais jusqu'alors à grandes enjambées, espace marmoréen aux veinules argentées, dont j'éprouvais à chaque pas l'infinie solidité en vint imperceptiblement à se dérober, s'effritant et s'enfonçant à chaque nouveau mouvement, devenant en un rien de temps incapable de me soutenir, de me mener vers une destination maintenant hors de portée, vers un but irrémédiablement compromis. C'est à cet instant de grand renoncement que la bande de Moebius dénouant soudainement ses noeuds se réduit à une ligne droite dont la proche extrêmité s'effondre dans un bouillonnement d'étoiles inconnues. Fin multivoque assurée pour nos âmes dissemblables.

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30 août 2008

séquence III

Mes allers me brûlent sans leurs retours imprévisibles. Inlassablement, Judith arpente les dalles de  ses souvenirs aux échos à demi détruits, enfouis dans ce qu'elle a coutume d'appeler " mes brusques profondeurs. " Les temps de  ses espérances ne dépassent jamais leurs verticaux horizons. Traits de terre qui, dans les brumes, enfoncés ne prennent pas à l'évidence les traces de ses pas trop légers. Frivole, se dit-elle ; ne pas trop penser, ni songer, ni se laisser aller à ne pas être. Ne pas rêver. Brusquer les entours comme jadis, dans les rues trop claires du Paris que j'aimais.

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02 juillet 2008

Par le temps, harcelé - I -

Le temps, décidément, me harcèle.
Grignoté à foison, quotidiennement rogné comme une photo ancienne qui, à coups de recadrages et de découpages successifs en vient à disparaître, pfutt, je m'efface ; sans aucun "retour arrière" possible.
(
l'effacement de Paul Celan) 011

En cette époque judiciarisée, n'est ce pas un devoir que de porter plainte pour effacement aggravé ? Certes. Mais auprès de qui ?
Je me propose d'écrire une lettre au Père du Temps (on perd du temps ?), avatar pour adultes du Père Noël ou plutôt du Diet Maroz russe, le Père La Glace, bloc attendrissant à l'éphémère solidité. Ephémère ? Sa fragilité n'est qu'apparence et le bonhomme a plus d'un tour dans son sac de jouets ; ne renaît-il pas chaque année, têtu tel le Phénix, non point de ses cendres anciennes mais de ses brisures de glace fondue ? Nul doute que c'est lui l'Eternel mais pourra-t-il me lire avant que, fuyant de toute part, il ne brouille mon message de ses eaux (os) usé(e)s ? Il me faudra être bref, concis, persuasif néanmoins.
Mais avant d'en venir à la rédaction de ma plainte, je dois rester pragmatique. Quelle adresse inscrire sur l'enveloppe ? Antre de l'En Deça ? Désert de l'Au-Delà ? Golfe de l'à-Venir ?
" Mais s'il est toujours partout, celui-là ", me murmure à l'oreille en chien savant qu'il est mon fidèle cocker " là où tu dois mettre le nom du pays, pourquoi ne pas inscrire tout simplement Hic et Nunc, tu sais Ici et Maintenant et tu rajoutes S S AE comme code postal ! " - " S S AE " dis-je " c'est quoi ? " - "I gnare," me répond-il, " c'est l'abréviation de sub species aeternitatis ; mais ne me demande pas ce que Spinoza voulait exactement dire par cette formule. Personne n'est d'accord. C'est quelque chose du genre : sous le regard de l'éternité ou sous l'angle de l'éternité ou bien encore, selon Deleuze, dans la conception de l'éternité. En tout cas, c'est suffisamment ambigu pour que ton Monsieur Cendres et Glace s'y cache et que ta lettre lui parvienne. Au boulot ! "
à l'écoute : Pougacheva : Mne nravitsa

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29 mai 2008

Aunque es de noche

"Je connais la fontaine qui sourd et coule
Bien que de nuit

Profond est le secret de cette fontaine
Mais je sais la trouver, la chose est certaine
Bien que de nuit"

Saint Jean de la Croix, Poèmes mystiques

L'étrange petit livre m'attendait, blotti sous un entassement bancal de romans  et de revues défraîchis jetés à la va-vite sur une bâche plastifiée à même le sol d'une brocante normande. Je n'ai d'abord aperçu qu'une page ouverte, empoussiérée, décorée d'un bandeau noir et rouge parsemé de croix aux formes arrondies
bandeau_au_croix_noires  sous lequel se lisait :
                      En una noche oscura

ce qui, sans guère connaître la langue espagnole, semblait vouloir dire " Par une nuit obscure ".
Il me fallait nécessairement savoir ce qui s'était passé ou allait se passer par cette nuit obscure. Je tirais à moi le livre, 50 centimes d'euro conclurent l'affaire et je pus découvrir cette curieuse édition bilingue des poèmes mystiques de Jean de la Croix traduits par un  prosélyte anxieux, tentant sur une trentaine de pages de justifier tant bien que mal sa traduction tant il est désireux de dévoiler les mystères enfouis sous la coque, à ses yeux sans doute trop lisse, des mots :

"
Sur la nécessité de traduire la poésie en poésie, et sur les libertés d'une telle traduction"
"Sur l'impossibilité de restreindre les poèmes de St Jean de la Croix à une seule signification"

"Le pire tort qu'un traducteur puisse faire à un texte poétique, dit-il, est d'en effacer la poésie". On ne saurait mieux dire et les efforts du malheureux en offrent, hélas, " la chose est certaine " la preuve.

Mais qu'importe, l'oeuvre est là malgré tout, profonde, qui jaillit du granit noir de la nuit, violente et sensuelle, Cantique des Cantiques dont le cri brûle la bouche de Jean de la Croix

La noche sosegada
En par de los levantes de la aurora,
La musica callada,
La soledad sonora,
La cena, que recrea y enamora.

"La musica callada,
La soledad sonora,"


Voilà, n'est ce pas, qui nécessiterait un commentaire de Jardinbaroque.


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22 novembre 2007

fourmenés et triboulés...

                        pingouin_1 " Fourmenés et triboulés" : C'est ainsi qu'en 1356 le prévôt des marchands de Paris décrit la manière dont le bon peuple est maltraité par les grands du royaume. On ne pourrait  trouver aujourd'hui expression plus exacte pour qualifier notre sort.

  La désinvolture méprisante, le recul ennuyé, l'élégante distance dont font montre nos représentants politiques lorsqu'ils parlent de leurs électeurs du pays d'en bas et discourent sur leurs conditions de vie  sont affligeants. Le pouvoir éphémère que par nos votes nous leur avons octroyé et concédé, semble leur donner à l'instant même où ils sont élus la certitude d'avoir toujours été et d'être à jamais la seule légitime incarnation du pays où nous vivons et tentons d'être heureux.
Alors qu'ils devraient nous représenter et servir de leur mieux, ils prétendent nous donner des leçons à la morale opportuniste, nous imposer leur vision politique à courte vue et nous assujettir à leur médiocre conception du monde.
Accordons leur certes l'orgueil et lapingouin_21 satisfaction d'avoir été choisis et la jouissance de quelques plaisirs régaliens mais non l'arrogante jubilation de nous avoir embobinés par des propos électoraux opportunément mensongers. "Un roi sans culture est un âne couronné" disait-on déjà au Moyen-Âge. Quand c'est tout un troupeau de roîtelets suffisants qui dirige notre pays, mieux vaut prendre garde aux braiments assourdissants!

  Mais alors, la question s'impose : pourquoi les avoir élus ? N'est ce pas nous qui, six mois plus tôt, aurions-dû nous poser cette intéressante question et mieux tenter de découvrir les vraies intentions sous les discours convenus ?
Le choix, me direz-vous, était fort affligeant. Je vous concèderai volontiers  que le corps politique, constitué d'un bras droit arthritique, d'un bras gauche épileptique et d'un plexus central nouveau-né prématuré n'était guère aguichant et que la plus extrême prudence était de mise. Pourtant emportés par un élan peu commun nous fîmes notre choix et frottant à l'envie la lampe de cuivre nous en fîmes sortir une ribambelle de drôles de génies !

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17 octobre 2007

là où le contre erre ?

aux_rivages_d_un_d_sert

Ruptures et contretemps. Ayant recours à l'illégal trait d'union, j'écris à contre-temps. Dans ce tableautin pourtant, à contre-jour ferait aussi bien l'affaire.  Créant l'antagonisme, ce trait d'union sous-entend un non-dit pourtant bien perçu, sollicite même sa présence. Pressent-il le contraire ?  Là où le contre erre, il le fige. Union des contraires ? Y git, dit-on, la recette du bonheur.

Le paysage de ce jour, intitulé "d'un ailleurs indéfini", joue  de ses tranches d'espaces  multipliant  ainsi perspectives et instants. Traits d'union insolites,  ces tranches organisent les moments dissemblables d'une même perception. Seul le regard parvient à réunir la simultanéité des lieux. Il unit et reconstruit la superposition des moments d'une journée vécue dans des espaces (in)différents. Ainsi lorsque l'on revient d'un long voyage, les villes parcourues, les paysages traversés,  les lieux habités retournent-ils et se regroupent-ils dans l'univers bidimensionnel du souvenir, nous permettant de reprendre sans risque le cours habituel de notre vie momentanément dérangée par notre déplacement ?
Cette réorganisation, ce rangement automatiques ne prétendent pourtant pas aplatir à tout jamais les lieux visités dans le précieux et imprécis album de notre mémoire.  A peine l'image consultée ou la photo de nouveau regardée, leurs trois dimensions se reconstruisent sur la scène de notre théâtre intérieur. Les bruits et les mouvements, les couleurs et les odeurs, toute la richesse des  échanges alors vécus sont à l'instant reproduits. Leur profusion fait fusion et le plat souvenir devient tableau synoptique compréhensible et logique. N'est-il pas pourtant difficile de se représenter calmement l'invraisemblable confusion, le chaos désordonné, l'immense brouhaha de l'immédiate simultanéité des lieux et des êtres présents à une même seconde sur notre planète ?

Vision de folie tourbillonnante que seule son absence permet à Dieu de supporter...
Et après tout, les hommes ne naissent-ils pas dans la nasse de leurs souvenirs congrus et incongrus ?
 

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