26 mars 2009
Lissage de souvenirs I II et III
I-
Imprégné une fois encore du film de Camille Guichard sur Louise Bourgeois. Elle a 95 ans lors du tournage. Sa
férocité névrotique n’a pas fléchi dans les derniers travaux où les tissus remplacent le métal. L’œuvre reste sinistre mais s’il faut en croire Beckett « rien n’est plus drôle que le malheur ». Louise Bourgeois débobine ses fils avec constance et tisse sa toile – jamais visible pourtant – au centre de laquelle se tapit l’araignée, mère tendre et protectrice, inlassablement affairée cependant à décapiter un père mainte fois circoncis.
Enfant, étoffes et tissus tapissent son quotidien, l’entourent, l’étouffent. Son père pourrait être le cousin de ce tailleur de Brooklyn, père de Groucho Marx, homme chaleureux, follement incompétent. Les deux enfants, une fois libérés des bobines et fils familiaux deviennent chacun à sa manière des êtres d’exception.
Louise Bourgeois est exceptionnelle et terrifiante. Sur une photo de 2008, le réseau serré des rides verticales qui
labourent son visage met en valeur le regard intense, le sourire figé. Elle me fait penser à cette araignée toute de voluptueuse patience qu’elle aura statufiée, dessinée et honorée tout au long de sa vie. Son œuvre est un cataclysme mais de sa confrontation jaillissent le désir de penser, la volonté de questionner, la nécessité de mieux être, la tentation de créer.
Nicolas de Staël et Viera da Silva possèdent cette même grandeur, ce charisme, cette générosité à peine dissimulée. Les tableaux labyrinthiques de Francis Bacon ont en revanche une autre exigence, une autre grandeur. Eux happent, saisissent, s’emparent ; jamais ils ne relâchent. Absolus et sans concession, ils enferment dans le malheur.
Soulignant la marche malaisée que Louise Bourgeois poursuit sur une crête flanquée d’abîmes, deux de ses œuvres, jalons tracés au feutre sur papier, proclament : l’une « Be calm » et l’autre « Art is a guaranty of sanity » et toujours en effet il lui faut échapper à la folie qui la presse et la réclame.
II –
Fourbu après la deuxième visite de l’exposition, je m’assois sur un fauteuil en mousse sous la grande verrière du dernier étage du Centre Pompidou. Près de moi quelques visiteurs visionnent le dvd où Louise Bourgeois parle de son œuvre. La luminosité du lieu, le brouhaha des murmures, la petitesse des deux écrans des moniteurs assurent une distance propice à refermer les déchirures entrouvertes et à restaurer la banalité de quotidiens mainte fois arpentés.
Je n’ose bouger car soudain elle est là "ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre" jadis et ailleurs par trois fois rencontrée, aujourd’hui, ici-même revenue.
C'est à Athènes dans le vieux quartier de Plaka que je la rencontre pour la première fois. Elle a un peu plus de vingt ans. Adossée à l’étal d’un marchand de souvlakis elle esquisse un sourire. Lui, surpris par sa beauté, n’ose lui parler.
A la deuxième rencontre, elle se tient immobile, appuyée contre la rambarde d’une des courtes terrasses circulaires qui surplombent les ruelles étroites et l’immense arène de sable du Mont St Michel. Le vent soulève le léger foulard bleu qui protège son cou, ses cheveux volètent, sa silhouette figée se détache, nette sur le flou du paysage. De profil, son visage sourit. Elle n’a toujours qu’un peu plus de vingt ans.
C'est à Tachkent en 2004 que je la rencontre pour la troisième fois dans un wagon du métro qui cahote sous terre entre les stations Pachtakor et Kosmonavtlar. Cette fois-ci elle est assise parmi les autres voyageurs, miracle de finesse et de grâce improbable. Elle se tient droite, mais comme vaguement endormie ; il me semble qu'elle rêve. Elle est sans apprêt mais le sourire qui à peine s’esquisse, la dénonce : elle se sait affranchie de la commune pesanteur. A l’aise dans son lointain ailleurs, inapprochable, elle incarne à mes yeux l’idée de beauté. La bouche est ourlée, les yeux noirs sont immenses, le nez fin, le teint d’une parfaite fraîcheur. De longs cheveux noirs encadrent l’ovale du visage. Sous le corsage, le buste à peine se soulève ; une longue jupe de soie moirée enveloppe ses jambes. Des sandales ornées de fines perles soutiennent la forme délicate de ses pieds nus.
III
L’an dernier enfin, la voici présente de nouveau, assise sur un fauteuil de mousse mauve, plus près de moi que jamais. Le corps est longiligne et sur l’épaule droite dénudée courent deux rubans de vêtement, l’un vert d’eau, l’autre noir, délicates traces sur le creux de l’épaule, prélude à la courbe de la taille, deux lieux de tendresse si souvent caressés. Je la vois de trois quart. La lourde masse brune de sa chevelure au parfum léger protège sa nuque. De profil son visage est un Chardin aiguisé de Modigliani, le menton se courbe, fragile vaguement. Elle sent mon regard, se tourne vers moi, sourit sans le savoir. Les yeux noirs, lac et feu, semblent encore brouillés par les œuvres qu’ils viennent de voir. Elle est la Beauté, l'inverse de Louise Bourgeois, l’opposé de Francis Bacon qui pourtant gisent en elle, plus tard à venir.
De sa longue main droite elle note quelques phrases sur un carnet moleskine, frère de celui que moi-même j’utilise et que dans un geste d’absurde timidité je viens vivement de ranger. Elle a déjà tracé en traits bien ajustés deux des dessins de Louise Bourgeois et a noté les deux mêmes phrases que j’avais relevées, bouleversantes par ce qu’elles dévoilent de la fragilité de l’artiste. Contre le fond sonore où s’entremêlent murmures et rires et où résonne en une rauque coulée l’insane mélopée que scande la voix de métal chaud de Louise Bourgeois, sa présence se détache et me bouleverse.
Je me suis levé lentement et me suis éloigné sur la presque pointe des pieds. Un peu plus tard, je l’ai aperçue qui traversait en une diagonale assurée le parvis de Beaubourg.
Je sais qu’elle est l’œil de nombreux cyclones à venir.
18 mars 2009
en un écho - bref récit
Es-tu l’effacée ?
Je ne peux pas t’effacer.
Tes pas martèlent le sable de leur rythme éphémère.
Tes traces ordonnent sa surface d’un ourlet délicat.
Es-tu l’oubliée ?
Je ne peux pas t’oublier.
Les lignes de ton visage dessinent un masque plus aigu.
Tu esquisses un sourire que tes traits pourtant durcissent.
Es-tu l’abolie ?
Je ne peux pas t’abolir.
Tu aimes cette heure qui appartient à l’univers de tes passages, aux reflets de tes silences.
Toujours elle devance l’aube.
Es-tu l’affamée ou encore l’assoiffée ?
Je ne peux plus te rassasier ni étancher ta soif.
A l’ourlet de la mer, tes pas se font plus lourds. Mieux dessinés leurs contours creusent une demeure.
Or, la lune gibbeuse toujours te revêt de ses cendres.
Une musique se joue que tu ne peux entendre. Je reconnais ta magnifique interprétation de la sonate pour un alto solo de Ligeti. Dense, tu tisses cette phrase unique et parfaite, au long chuintement précieux, et ses multiples plans vibrent encore au souvenir de tes gestes.
30 août 2008
séquence III
Mes allers me brûlent sans leurs retours imprévisibles. Inlassablement, Judith arpente les dalles de ses souvenirs aux échos à demi détruits, enfouis dans ce qu'elle a coutume d'appeler " mes brusques profondeurs. " Les temps de ses espérances ne dépassent jamais leurs verticaux horizons. Traits de terre qui, dans les brumes, enfoncés ne prennent pas à l'évidence les traces de ses pas trop légers. Frivole, se dit-elle ; ne pas trop penser, ni songer, ni se laisser aller à ne pas être. Ne pas rêver. Brusquer les entours comme jadis, dans les rues trop claires du Paris que j'aimais.
26 août 2008
Par le temps, harcelé - III - Le voyage de Judith
Séquence II
Judith s’ébroue, comme étouffée par le souvenir de cet univers aquatique. Son regard se déplace vers l’angle est du labyrinthe du Cerpès dont les lignes de force, bien que maintenant un peu plus estompées, lui paraissent à l’amble de son souvenir dessiner un paysage plus solide, plus rassurant.
Les rehauts du dessin lance sa mémoire vers leur voyage dans les collines d’Epidaure, là-même où Oedipe-roi s’en vint un jour dérouler ses fantasmes et ses ors.
Il lui semble percevoir dans cet espace intermédiaire entre le tableau sur le mur et le miroir opaque que forme vaguement le parquet ciré comme en un hologramme maladroit, le spectacle antique qui déjà emplit la scène vide ; terres et jeux présents au milieu des pierres dressées, érigées par les hommes, les hommes-masques, les hommes-joyaux, les hommes-symboles qui s’en venaient chanter la danse des grands démons intérieurs d’Oedipe et de Jocaste.
Le bruissement de ses pas sur le parquet sombre lui semble prendre le rythme de ces danses implacables et délicates. Ses pieds se soulèvent au rythme chaotique de l’imaginaire musique. Du centre de son corps monte, nécessaire, l’étrange parade qui, parodiant Isadora Duncan, la lance dans un tourbillonnant ralenti de fouettés et de chassés entrecroisés dont la trame trace sur le parquet des arabesques inconnues.
La nuit à cet instant s’en vient, amalgamant les collines, unissant leurs différences, défaisant - miséricordieusement semble-t-il à Judith - l’écheveau emmêlé du ciel et de la terre. Elle met fin à sa danse. Le crépuscule rend à la salle son opacité première et permet par le jeu des reflets au travers des hautes vitres de projeter l’image du labyrinthe du Cerpès au mitant du parquet qu’un curieux éclat a soudain rendu plus lisse.
Elle se redresse, droite au milieu de la septième allée, retenue prisonnière de l’inextricable fouillis. Sa furieuse immobilité en quelque sorte imposée par le jeu des lumières et des ombres, la terrasse un long moment.
*
***
*
- Est-elle à la Maison de France ? me demande Sadak. - Les déplacements de Judith sont imprévisibles. Elle est, je crois, partie vers l’aube.
Nous avions passé la nuit précédente dans l’immense chambre du premier étage, à l’aplomb de la salle du Cerpès dont les baies vitrées donnent sur l’avenue de Sélène. Alors même que l'on croit en avoir compris les formes et les limites, cette pièce semble avoir l’inépuisable faculté de multiplier ses recoins, de déployer à l’envie des espaces supplémentaires. Les murs visibles, vert d’eau, sont tachetés de plaques pâles qui signalent la présence passée de cadres ou d’étagères. Quelques marques ne se comprennent pas ; dessinant des volutes flous qui se rejoignent, s’entrecroisent, se fondent en auréoles, s’abstiennent puis repartent, elles décrivent en arabesques à peine visibles des spirales inachevées.
Le sol au carrelage délavé se marque encore des taches vives et grenat de meubles maintenant retirés. Deux lits limitent le territoire des dalles. Certaines nuits, au sortir du sommeil, Judith et moi prenons place chacun sur un lit les jambes croisées confrontant nos regards dans la pénombre - à peine devinés. De retour de ses rêves aux terres imaginaires elle voit alors se déployer devant elle le long terrain des dalles quotidiennes.
Cette dernière nuit, le souvenir corrosif des vagues du Bosphore y dessina l’ajout incessant de ses lignes arythmiques.
28 juillet 2008
Par le temps, harcelé - II - Le voyage de Judith -
- Séquence 1 -
Yeux clos. Sujet, objet de ses réminiscences Judith entreprend un voyage intérieur.
A peine tirés, les rideaux portent écran à la chaleur estivale. Rien de lumineux n’éclabousse les longues lattes noires et vernissées du parquet ouvragé, plaque maintenant mate et stagnante. Judith lève les yeux vers le mur nord où se distingue la seule gravure connue du labyrinthe du Cerpès.
Les points de rehauts où s’accrochent encore quelque bribe de lumière ponctuent cette surface que son regard parcourt, à l’abandon d’abord puis, soudain intriguée par la répartition à son souvenir inhabituelle des reliefs encore visibles sur la surface éteinte, avec une attention plus lente, méticuleuse.
Une réminiscence fugace lui fait relier par des lignes les points disparates qui, comme dans un jeu de construction, ne tardent pas à prendre sens, sans pour autant que la révélation attendue soit immédiatement perceptible.
Le souvenir se précise que sa vision affine. En cette fin de jour, un espace, une barrière infranchissables se dessinent, prennent la forme d’un lourd récif aux écailles de silex dont la peau moirée étirerait les veines de ses pierres rugueuses vers des fonds de sable marin.
Voici deux ans à cette heure précise elle se tenait immobile, figée par la peur sur la barque de Marial qui, dérivant sur le Bosphore, prenait à pleines brassées l’eau salustre, les rames claquant au rythme décentré des courants, l’esquif s’arcqueboutant aux vagues, fracassant les écumes, redressant sa proue, giflant le mur d’eau qui s’interposait.
Alors occupé aux rames, Marial luttait et criait, leur mort semblait imminente. Les taches d’écume ébourbillaient le plat-bord de la barque sur lequel venaient se fracasser quelques rascasses perdues qui, battant de leurs nageoires les serre-rames rouillés, mêlaient bientôt à l’écume saline leurs entrailles éventrées, rouges d’un sang que l’eau de mer ne laissait pas reposer.
(tableau d'Aïvazovsky) Un instant de silence entre deux claques de lames et de vent avait permis à Marial de lever la tête et d’apercevoir dans l’entrouverture passagère du rideau d’embruns des masses plus nouées qui laissaient deviner des structures verticales, lourdes, effilochées.
Ponctué de taches opalines et de glissures ocre-brun ce nouvel horizon avait fait espérer une terre proche, un lieu ferme que l’eau originelle n’aurait pas encore atteint. Quelques minutes plus tard cette terre s’était révélée réelle et, arrachés au bois de la barque par les efforts aux ralentis multipliés de leurs bras et de leurs jambes, ils s’étaient retrouvés à demi disloqués sur une plage de galets, le corps balayé et griffé par les éclats de bois et les brisures de fer rejetés de la mer.
19 décembre 2007
la prégnance d'une idée
Il est un arbre à Mycènes que le cerveau des Atrides inlassablement nourrit
Parfois, lorsque ressurgit le souvenir de cet arbre autre déjà décrit, je le vois de nouveau dressé devant moi et les subtiles sensations qui tissèrent alors cet instant unique se recomposent l'une après l'autre dans un ordre qui, dissimulé derrière un hasard de pacotille, relève nécessairement du cheminement rigoureux de mes pensées d'alors et de mon état d'esprit présent.
Gossamer feelings ou bien encore a touch of gossamer. C'est en anglais que j'atteins au plus près cette sensation où se mêlent les fils de la vierge, le tissage d'un instant, le léger bruissement des pensées et des regards, l'immobilité cristalline de ces quelques secondes que leur intensité rendit éternelle.
De ces arbres, jalons de ma vie, j'aimerai citer les rencontres. Il y eut le gigantesque fromager ivoirien qui se détachait d'un impénétrable mur de feuillages. Il se dressait solitaire derrière cette grouillante barrière de veines et branchioles tissée sur le long cours du fleuve que nous remontions par delà Sassandra dans la forêt équatorienne et qui rendait inaccessible toute approche de la terre ferme ; il y eut l'hippocampe timide, que le feuillage d'un hêtre avait un jour dessiné et qui depuis des années, hiver comme été dévoilait à qui voulait bien le regarder sa fine silhouette gracile ; il y eut le mélèze priapique sorte d'extra-terrestre géant à la têtre caprine, au sexe feuillu toujours brandi à la recherche bien improbable d'une vulve boisée ;
il y eut le porte-gueule de la forêt de Balleroy qui à chacune de mes venues jamais ne manquait de grimacer le même sourire narquois, attendant qu'un pivert vienne enfin picorer et clore son immobile regard ; il y a enfin cette barre de porte-Dieux qui toujours clôt mon horizon brouaysien. De ma fenêtre je les distingue dissimulés dans le jeu des verts et des bleus sombres, parfois souriants, parfois moqueurs, toujours interrogateurs. Suppliantes silhouettes peut-être ? Prêtes à tout pour qu'un jour enfin quelque peuple innocent s'en vienne leur ouvrir les portails de leurs cathédrales désertées où ils s'ennuyaient à mourir, s'en vienne les repeupler et par simple humanité les prier et les adorer...

