02 juillet 2008
Par le temps, harcelé - I -
Le temps, décidément, me harcèle.
Grignoté à foison, quotidiennement rogné comme une photo ancienne qui, à coups de recadrages et de découpages successifs en vient à disparaître, pfutt, je m'efface ; sans aucun "retour arrière" possible.
(l'effacement de Paul Celan) 
En cette époque judiciarisée, n'est ce pas un devoir que de porter plainte pour effacement aggravé ? Certes. Mais auprès de qui ?
Je me propose d'écrire une lettre au Père du Temps (on perd du temps ?), avatar pour adultes du Père Noël ou plutôt du Diet Maroz russe, le Père La Glace, bloc attendrissant à l'éphémère solidité. Ephémère ? Sa fragilité n'est qu'apparence et le bonhomme a plus d'un tour dans son sac de jouets ; ne renaît-il pas chaque année, têtu tel le Phénix, non point de ses cendres anciennes mais de ses brisures de glace fondue ? Nul doute que c'est lui l'Eternel mais pourra-t-il me lire avant que, fuyant de toute part, il ne brouille mon message de ses eaux (os) usé(e)s ? Il me faudra être bref, concis, persuasif néanmoins.
Mais avant d'en venir à la rédaction de ma plainte, je dois rester pragmatique. Quelle adresse inscrire sur l'enveloppe ? Antre de l'En Deça ? Désert de l'Au-Delà ? Golfe de l'à-Venir ?
" Mais s'il est toujours partout, celui-là ", me murmure à l'oreille en chien savant qu'il est mon fidèle cocker " là où tu dois mettre le nom du pays, pourquoi ne pas inscrire tout simplement Hic et Nunc, tu sais Ici et Maintenant et tu rajoutes S S AE comme code postal ! " - " S S AE " dis-je " c'est quoi ? " - "I gnare," me répond-il, " c'est l'abréviation de sub species aeternitatis ; mais ne me demande pas ce que Spinoza voulait exactement dire par cette formule. Personne n'est d'accord. C'est quelque chose du genre : sous le regard de l'éternité ou sous l'angle de l'éternité ou bien encore, selon Deleuze, dans la conception de l'éternité. En tout cas, c'est suffisamment ambigu pour que ton Monsieur Cendres et Glace s'y cache et que ta lettre lui parvienne. Au boulot ! "
à l'écoute : Pougacheva : Mne nravitsa
29 mai 2008
Aunque es de noche
"Je connais la fontaine qui sourd et coule
Bien que de nuit
Profond est le secret de cette fontaine
Mais je sais la trouver, la chose est certaine
Bien que de nuit"
Saint Jean de la Croix, Poèmes mystiques
L'étrange petit livre m'attendait, blotti sous un entassement bancal de romans et de revues défraîchis jetés à la va-vite sur une bâche plastifiée à même le sol d'une brocante normande. Je n'ai d'abord aperçu qu'une page ouverte, empoussiérée, décorée d'un bandeau noir et rouge parsemé de croix aux formes arrondies
sous lequel se lisait :
En una noche oscura
ce qui, sans guère connaître la langue espagnole, semblait vouloir dire " Par une nuit obscure ".
Il me fallait nécessairement savoir ce qui s'était passé ou allait se passer par cette nuit obscure. Je tirais à moi le livre, 50 centimes d'euro conclurent l'affaire et je pus découvrir cette curieuse édition bilingue des poèmes mystiques de Jean de la Croix traduits par un prosélyte anxieux, tentant sur une trentaine de pages de justifier tant bien que mal sa traduction tant il est désireux de dévoiler les mystères enfouis sous la coque, à ses yeux sans doute trop lisse, des mots :
"Sur la nécessité de traduire la poésie en poésie, et sur les libertés d'une telle traduction"
"Sur l'impossibilité de restreindre les poèmes de St Jean de la Croix à une seule signification"
"Le pire tort qu'un traducteur puisse faire à un texte poétique, dit-il, est d'en effacer la poésie". On ne saurait mieux dire et les efforts du malheureux en offrent, hélas, " la chose est certaine " la preuve.
Mais qu'importe, l'oeuvre est là malgré tout, profonde, qui jaillit du granit noir de la nuit, violente et sensuelle, Cantique des Cantiques dont le cri brûle la bouche de Jean de la Croix
La noche sosegada
En par de los levantes de la aurora,
La musica callada,
La soledad sonora,
La cena, que recrea y enamora.
"La musica callada,
La soledad sonora,"
Voilà, n'est ce pas, qui nécessiterait un commentaire de Jardinbaroque.
17 octobre 2007
là où le contre erre ?
Ruptures et contretemps. Ayant recours à l'illégal trait d'union, j'écris à contre-temps. Dans ce tableautin pourtant, à contre-jour ferait aussi bien l'affaire. Créant l'antagonisme, ce trait d'union sous-entend un non-dit pourtant bien perçu, sollicite même sa présence. Pressent-il le contraire ? Là où le contre erre, il le fige. Union des contraires ? Y git, dit-on, la recette du bonheur.
Le paysage de ce jour, intitulé "d'un ailleurs indéfini", joue de ses tranches d'espaces multipliant ainsi perspectives et instants. Traits d'union insolites, ces tranches organisent les moments dissemblables d'une même perception. Seul le regard parvient à réunir la simultanéité des lieux. Il unit et reconstruit la superposition des moments d'une journée vécue dans des espaces (in)différents. Ainsi lorsque l'on revient d'un long voyage, les villes parcourues, les paysages traversés, les lieux habités retournent-ils et se regroupent-ils dans l'univers bidimensionnel du souvenir, nous permettant de reprendre sans risque le cours habituel de notre vie momentanément dérangée par notre déplacement ?
Cette réorganisation, ce rangement automatiques ne prétendent pourtant pas aplatir à tout jamais les lieux visités dans le précieux et imprécis album de notre mémoire. A peine l'image consultée ou la photo de nouveau regardée, leurs trois dimensions se reconstruisent sur la scène de notre théâtre intérieur. Les bruits et les mouvements, les couleurs et les odeurs, toute la richesse des échanges alors vécus sont à l'instant reproduits. Leur profusion fait fusion et le plat souvenir devient tableau synoptique compréhensible et logique. N'est-il pas pourtant difficile de se représenter calmement l'invraisemblable confusion, le chaos désordonné, l'immense brouhaha de l'immédiate simultanéité des lieux et des êtres présents à une même seconde sur notre planète ?
Vision de folie tourbillonnante que seule son absence permet à Dieu de supporter...
Et après tout, les hommes ne naissent-ils pas dans la nasse de leurs souvenirs congrus et incongrus ?


