14 juillet 2009
Octaves défaites I et II
J'ai écrit ce poème en deux parties en 1992 à Toronto alors que le compagnon d'un de nos meilleurs amis, C., jeune médecin devenu depuis l'un des chercheurs canadiens les plus réputés dans le domaine du Sida, était atteint de ce mal, à l'époque totalement inguérissable. C. et R., mon épouse et moi-même étions de grands amis et malgré la souffrance de R., pour la nier et en un sens la vaincre nous nous retrouvions souvent chez eux ou chez nous pour de formidables moments de rires, de conversations, de repas partagés, de disputes amicales lorsque nous confrontions nos musiques favorites ou nos conceptions du monde. Ce monde d'alors, comme celui d'aujourd'hui était à refaire et nous nous y attelions pendant des heures d'une merveilleuse longueur...
J'ai retravaillé ce poème pour cette présentation, tentant d'en corriger les insignes maladresses mais, je dois vous l'avouer, ces souvenirs remontés m'ont de nouveau brisé le coeur. Toutefois, j'éprouve aussi un réconfort : en lisant ce texte, vous mes amis, lectrices et lecteurs vous ferez resurgir et revivre pour quelques instants la belle ombre de R. l'ami sidéen.
*******
dessin de Cyrille Hassoun
à R.M., sidéen
Octaves défaites - I
Insolite
ta présence, par nos voix revenue
imparfaite, douloureuse dans la toile des sons
martèle ta souffrance
***
Mes mains qui veulent prendre ton visage
l'une sur l'autre se referment
elles disent ton absence
(retenue de ta mort)
projetée, annoncée
par tes cartes sur la table retournées
au jeu féroce qu'en vain je tente de moquer.
***
Défunts des tableaux arpègent ton oubli
tandis qu'un Christ de minuit
les tendons arrachés
ulule ses prières
***
Sur l'asphalte discret de Queen Street enneigée
le don de nos os morts
fugace disparaît
la neige ce soir encore arraisonne nos vies.
*-*-*-*-*-*
Octaves défaites - II
Les détours du vent dissimulent
tes traces
sous des feuilles déjà mortes
***
tes pas jaillissent imparables
qui marquent de leurs sillons
les rebours du temps.
***
Aux ronces agrippées
les soies de tes ombres déjà bruissent
et arpentent et jalonnent l'inimitié du vent
***
de ta main qui sait encore
tu graves
inversée l'intaille d'un soleil
***
sur ton épaule
(insensible déjà)
j'appuie ma bouche
qui veut prendre
de ta mort les sucs, les venins
Je te vis
r a l e n t i
pour qu'encore tu perdures
Je te voudrais statue pour que la nuit t'oublie
Je te voudrais enfant aux mains
pleines de temps
Non, le marbre
ne va pas
au bleu fou
de ton sang.
Commentaires
Magnifiques et déchirants
dans leur extrême pudeur
qu'ajouter à tes mots
sinon que rien ne s'efface
sinon merci
et pour nous
et pour lui ?
à Jean-Christophe
Comme tu as raison mon ami : rien, vraiment rien ne s'efface. Et combien parfois nous nous sentons lourds de tous ces corps qu'impavides nos souvenirs réincarnent. Apaisés, ils sont là de l'autre côté du miroir. Et qui sait ? nos mots, peut-être, leur offrent "a moment of paradise regained"...
Les anciens égyptiens disaient que pour ressusciter les morts, il suffisait de prononcer leur nom. J'ai toujours chéri cette idée, cher Paul.
à Jean-Christophe
"au commencement était le Verbe" que veux-tu... Le poète que je voudrais tant être croit, comme toi, que "nommer" donne vie. N'est-ce pas curieux d'ailleurs de lire dans une des traditions de la Guadeloupe que rapporte Nysida, qu'il ne faut surtout pas nommer les esprits alors que dans d'autres "traditions" nommer les innombrables noms de Dieu offre l'omnipotence à celui qui les profère...
C'est beau, Paul, tout simplement. Sensible, pudique et renversant à la fois.
Permets-tu que tes mots délicats, ainsi que le gracieux dessin qui les accompagne, je les dédie à mes quelques amis touchés, ou emportés, par ce mal ? Et à mon maître Scott Ross ?
Avec ma très sincère et fidèle affection.
à Ghislaine
Permets-moi, mon amie, de t'offrir ces poèmes. C'est leur faire un bien douloureux honneur que de les dédier, ainsi que le dessin de mon fils, à ceux qui te sont et qui te seront toujours chers. Reçois-les avec ma bien fidèle affection.
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