23 juin 2009
aller-retour
Depuis la lecture de "Kafka sur le rivage," Haruki Murakami ne me lâche plus. Un des courts récits de "Après le tremblement de terre" m'arrache en cette fin d'après-midi au bleu trop vif d'un ciel normand d'ordinaire habité par plus de nuances et de préciosité.
Murakami y parle d'une pierre, celle-là même qui hante presque tous ses récits et qui, depuis peu de jours, semble avoir choisi mon corps pour y prendre racine. Est-elle noire ou blanche, lourde de son granit ou légère de sa lave, je ne sais, tant elle change, se resserre ou se déploie au fil de mes heures selon que je trace un trait sur une toile, tente de faire prendre encre à une idée ou m'efforce de sourire lorsque j'espère que la main de Marie dans l'Annonciation de Van der Weyden pourrait soudain s'abaisser vers moi et tendrement apaiser ma tristesse, mon inquiétude.
N'est-ce pas d'ailleurs une des rares Annonciations où, encore et malgré tout humaine, elle semble marquer une hésitation, une inquiétude ? N'esquisse-t-elle pas un refus tant ce qui sera accompli sera effroyable ? "Je suis venu te jouer un tour, dit l'Annonciateur aux ailes insuffisantes, le noir de ton manteau de deuil est encore bien précoce, le rouge de ta couche clame la fin de toutes les innocences et dans ce livre que tu tiens tu pourrais déjà lire tous vos avenirs accomplis...
Querencia
être et dire : je suis
**
Homme, brin d'herbe passé à l'outremer
cristal à l'écho grêle
qu'efface malvenu un féroce lointain
**
quand lys et orchidées accordent leurs arômes
un instant enivrée ta mort s'interrompt
**
les brisures de tes mondes, dissonances telluriques
entrechoquent et éprouvent leurs masses insensées
**
Sur la nacre des vents tes paroles se gravent
sculptent tes pensées
qui advenues se dispersent
éternel pourtant
semblable et différent
homme
tu demeures
et tes chairs polychromes embrasent l'horizon
**
Or je suis cet homme à la peau de marbre
et je suis cette femme au corps d'ébène moiré
je suis cet Asiate aux yeux de lune première
dont le regard débusque des loups enneigés
je suis le premier homme et la première femme
le vieillard et l'enfant
meurtri et comblé
je suis l'assassin que victime je recherche
le cadavre rutilant aux atomes démêlés
je vais vers moi
et de moi je repars
enrichi de nos sangs que les siècles accumulent
mes strates innombrables
érigent nos univers
**
Je suis la pierre, l'air, le bois, l'eau et le feu
unique sans être même
réprouvé et vainqueur
**
j'étais comme nous étions
je suis ce que nous sommes
serai comme nous serons
Impassible
je recherche
la querencia immobile sur la ligne du temps.
dessin de Cyrille Hassoun © CH
21 juin 2009
Repères - à G.
Dans le titre donné la phrase gît déjà
pensée étincelante qui s'en veut de mourir ;
nos corps apaisés entendent les mots qui sonnent
répons interdits, des cultes ignorés
***
Jamais les mots obtus ne brisent le silence,
leur gangue même éclatée ne répand pas de sève
la vie est au-delà
***
au crucifix de la peau la douleur s'écartèle
il est tard pour pleurer
***
les douleurs tapies harcèlent nos atomes
leurs rafales acérées blanchissent nos ivoires
***
Il est de ces bateaux
aux coques tailladées par des lames vivaces
dont l'ombre multiple erre
incapable de trouver la mère de sa nuit
***
D'improbables retours, le temps est détourné
l'écriture meurtrie ne reprend qu'à demi
ce qui fut trop aimé
Les étangs insensés qui battaient dans nos corps
à jamais se déprennent -leurs fonds sont inversés-
***
Des roseaux déjetés vibrent dans le vent,
leurs brindilles osseuses abritent des hérons
gris et argentés qui rêvent d'océans...
mais, écartelées, nos âmes aux spores inconnues
s'arc-boutent indécises -
leurs devenirs dépris, au temps ne convient plus.
Poème retravaillé, réécrit ce jour.
18 juin 2009
Capharnaüm
Par haute marée les terrils violacés
vibrent
ensoleillés sous les charbons noirâtres,
hérissés d'herbes en pelade,
pourtours illuminés d'ombres insignifiantes
aux rougeurs subreptices.
***
Jour après jour je viens et je rôde
sur ces houilles encrassées
-lignites ferreux aux gris incandescents, aux cendres écaillées-
salpêtres cautérisés, terres vives trop lointaines
où bat désaccordé mon pouls subliminal.
***
A l'aube, décalée par nos paraîtres incertains
ta silhouette vibre
- yeux mauves ni de pluie ni de vent-
ma chair découpée, aux traces de la nuit
filiformes et obscures, arpente un canal.
***
Figées, des grues
-rauque rouille craquant sous le silence-
s'apprêtent à mourir
quand le ciel assombri défait nos innocences.
***
Près d'Haumont une rue -corons répétitifs-
aux pavés alourdis du poids de mon ivresse
hoquète de vagues devenirs.
***
Le tocsin dans mon crâne hurle ses souvenirs
je cherche à te parler
et mes mots préfigurent de graves labyrinthes :
Azaziel parcourt les jardins d'Alexandre
il cherche leur issue dans sa vie, feuilletée
Я пережил свои желанья- *
***
Ma souffrance demeure
inquiète, revenue
battements de mon coeur, à l'amble décroché
qui ralentis répétent
l'incohérente fin prévisible à demi.
* ia peregil svaï geleniia : j'ai survécu à tous mes désirs - A.S. Pouchkine
Poème tiré de mon recueil "Sulfures au corps", aujourd'hui retravaillé pour cette présentation.
10 juin 2009
ce matin, mauve-grognon...
Dans mon minuscule théâtre tragique, personnel, portatif, bruissent et me brûlent tous mes écrits tus bien plus que mes écritures...
Par la fenêtre de la salle où j'écris, se distingue, lointaine, une muraille de verdure où les silhouettes des dieux mourants, animées de vent, en vain réclament nos prières.
Ce matin, mon humeur, mauve-grognon, me pousse à vous offrir, maigre pâture à vos commentaires, ces quelques lignes prises au vif de ma vie - au texte précédent, confondues.
à l'ami comédien, au texte confondu
au texte, confondu
les ombres de tes mots parcourent mon visage
que mes lèvres
- quelques secondes encore -
retiennent,
je marche dans le silence des projecteurs...blanc ;
inaccompli,
comédien perdu dans tous mes êtres
j'attends de devenir corps
à mon corps défendant
déjà mes gestes s'accumulent
au pourtour de cet homme
qu'à l'éveil je serai...
Tes yeux,
par mon regard,
avides, en croisent d'autres
mais moi, amas inouï aux êtres successifs,
je te donne mes sens, t'offre mes espaces
aux arpents infinis
sculptés dans ma mémoire.
Prends-les
mon étranger, si proche de mon âme
tu n'es que l'au-delà si sauvage, si cruel
de la mort qui m'attend.




