28 juillet 2008
Par le temps, harcelé - II - Le voyage de Judith -
- Séquence 1 -
Yeux clos. Sujet, objet de ses réminiscences Judith entreprend un voyage intérieur.
A peine tirés, les rideaux portent écran à la chaleur estivale. Rien de lumineux n’éclabousse les longues lattes noires et vernissées du parquet ouvragé, plaque maintenant mate et stagnante. Judith lève les yeux vers le mur nord où se distingue la seule gravure connue du labyrinthe du Cerpès.
Les points de rehauts où s’accrochent encore quelque bribe de lumière ponctuent cette surface que son regard parcourt, à l’abandon d’abord puis, soudain intriguée par la répartition à son souvenir inhabituelle des reliefs encore visibles sur la surface éteinte, avec une attention plus lente, méticuleuse.
Une réminiscence fugace lui fait relier par des lignes les points disparates qui, comme dans un jeu de construction, ne tardent pas à prendre sens, sans pour autant que la révélation attendue soit immédiatement perceptible.
Le souvenir se précise que sa vision affine. En cette fin de jour, un espace, une barrière infranchissables se dessinent, prennent la forme d’un lourd récif aux écailles de silex dont la peau moirée étirerait les veines de ses pierres rugueuses vers des fonds de sable marin.
Voici deux ans à cette heure précise elle se tenait immobile, figée par la peur sur la barque de Marial qui, dérivant sur le Bosphore, prenait à pleines brassées l’eau salustre, les rames claquant au rythme décentré des courants, l’esquif s’arcqueboutant aux vagues, fracassant les écumes, redressant sa proue, giflant le mur d’eau qui s’interposait.
Alors occupé aux rames, Marial luttait et criait, leur mort semblait imminente. Les taches d’écume ébourbillaient le plat-bord de la barque sur lequel venaient se fracasser quelques rascasses perdues qui, battant de leurs nageoires les serre-rames rouillés, mêlaient bientôt à l’écume saline leurs entrailles éventrées, rouges d’un sang que l’eau de mer ne laissait pas reposer.
(tableau d'Aïvazovsky) Un instant de silence entre deux claques de lames et de vent avait permis à Marial de lever la tête et d’apercevoir dans l’entrouverture passagère du rideau d’embruns des masses plus nouées qui laissaient deviner des structures verticales, lourdes, effilochées.
Ponctué de taches opalines et de glissures ocre-brun ce nouvel horizon avait fait espérer une terre proche, un lieu ferme que l’eau originelle n’aurait pas encore atteint. Quelques minutes plus tard cette terre s’était révélée réelle et, arrachés au bois de la barque par les efforts aux ralentis multipliés de leurs bras et de leurs jambes, ils s’étaient retrouvés à demi disloqués sur une plage de galets, le corps balayé et griffé par les éclats de bois et les brisures de fer rejetés de la mer.
02 juillet 2008
Par le temps, harcelé - I -
Le temps, décidément, me harcèle.
Grignoté à foison, quotidiennement rogné comme une photo ancienne qui, à coups de recadrages et de découpages successifs en vient à disparaître, pfutt, je m'efface ; sans aucun "retour arrière" possible.
(l'effacement de Paul Celan) 
En cette époque judiciarisée, n'est ce pas un devoir que de porter plainte pour effacement aggravé ? Certes. Mais auprès de qui ?
Je me propose d'écrire une lettre au Père du Temps (on perd du temps ?), avatar pour adultes du Père Noël ou plutôt du Diet Maroz russe, le Père La Glace, bloc attendrissant à l'éphémère solidité. Ephémère ? Sa fragilité n'est qu'apparence et le bonhomme a plus d'un tour dans son sac de jouets ; ne renaît-il pas chaque année, têtu tel le Phénix, non point de ses cendres anciennes mais de ses brisures de glace fondue ? Nul doute que c'est lui l'Eternel mais pourra-t-il me lire avant que, fuyant de toute part, il ne brouille mon message de ses eaux (os) usé(e)s ? Il me faudra être bref, concis, persuasif néanmoins.
Mais avant d'en venir à la rédaction de ma plainte, je dois rester pragmatique. Quelle adresse inscrire sur l'enveloppe ? Antre de l'En Deça ? Désert de l'Au-Delà ? Golfe de l'à-Venir ?
" Mais s'il est toujours partout, celui-là ", me murmure à l'oreille en chien savant qu'il est mon fidèle cocker " là où tu dois mettre le nom du pays, pourquoi ne pas inscrire tout simplement Hic et Nunc, tu sais Ici et Maintenant et tu rajoutes S S AE comme code postal ! " - " S S AE " dis-je " c'est quoi ? " - "I gnare," me répond-il, " c'est l'abréviation de sub species aeternitatis ; mais ne me demande pas ce que Spinoza voulait exactement dire par cette formule. Personne n'est d'accord. C'est quelque chose du genre : sous le regard de l'éternité ou sous l'angle de l'éternité ou bien encore, selon Deleuze, dans la conception de l'éternité. En tout cas, c'est suffisamment ambigu pour que ton Monsieur Cendres et Glace s'y cache et que ta lettre lui parvienne. Au boulot ! "
à l'écoute : Pougacheva : Mne nravitsa

