23 juin 2009
aller-retour
Depuis la lecture de "Kafka sur le rivage," Haruki Murakami ne me lâche plus. Un des courts récits de "Après le tremblement de terre" m'arrache en cette fin d'après-midi au bleu trop vif d'un ciel normand d'ordinaire habité par plus de nuances et de préciosité.
Murakami y parle d'une pierre, celle-là même qui hante presque tous ses récits et qui, depuis peu de jours, semble avoir choisi mon corps pour y prendre racine. Est-elle noire ou blanche, lourde de son granit ou légère de sa lave, je ne sais, tant elle change, se resserre ou se déploie au fil de mes heures selon que je trace un trait sur une toile, tente de faire prendre encre à une idée ou m'efforce de sourire lorsque j'espère que la main de Marie dans l'Annonciation de Van der Weyden pourrait soudain s'abaisser vers moi et tendrement apaiser ma tristesse, mon inquiétude.
N'est-ce pas d'ailleurs une des rares Annonciations où, encore et malgré tout humaine, elle semble marquer une hésitation, une inquiétude ? N'esquisse-t-elle pas un refus tant ce qui sera accompli sera effroyable ? "Je suis venu te jouer un tour, dit l'Annonciateur aux ailes insuffisantes, le noir de ton manteau de deuil est encore bien précoce, le rouge de ta couche clame la fin de toutes les innocences et dans ce livre que tu tiens tu pourrais déjà lire tous vos avenirs accomplis...
Querencia
être et dire : je suis
**
Homme, brin d'herbe passé à l'outremer
cristal à l'écho grêle
qu'efface malvenu un féroce lointain
**
quand lys et orchidées accordent leurs arômes
un instant enivrée ta mort s'interrompt
**
les brisures de tes mondes, dissonances telluriques
entrechoquent et éprouvent leurs masses insensées
**
Sur la nacre des vents tes paroles se gravent
sculptent tes pensées
qui advenues se dispersent
éternel pourtant
semblable et différent
homme
tu demeures
et tes chairs polychromes embrasent l'horizon
**
Or je suis cet homme à la peau de marbre
et je suis cette femme au corps d'ébène moiré
je suis cet Asiate aux yeux de lune première
dont le regard débusque des loups enneigés
je suis le premier homme et la première femme
le vieillard et l'enfant
meurtri et comblé
je suis l'assassin que victime je recherche
le cadavre rutilant aux atomes démêlés
je vais vers moi
et de moi je repars
enrichi de nos sangs que les siècles accumulent
mes strates innombrables
érigent nos univers
**
Je suis la pierre, l'air, le bois, l'eau et le feu
unique sans être même
réprouvé et vainqueur
**
j'étais comme nous étions
je suis ce que nous sommes
serai comme nous serons
Impassible
je recherche
la querencia immobile sur la ligne du temps.
dessin de Cyrille Hassoun © CH
21 juin 2009
Repères - à G.
Dans le titre donné la phrase gît déjà
pensée étincelante qui s'en veut de mourir ;
nos corps apaisés entendent les mots qui sonnent
répons interdits, des cultes ignorés
***
Jamais les mots obtus ne brisent le silence,
leur gangue même éclatée ne répand pas de sève
la vie est au-delà
***
au crucifix de la peau la douleur s'écartèle
il est tard pour pleurer
***
les douleurs tapies harcèlent nos atomes
leurs rafales acérées blanchissent nos ivoires
***
Il est de ces bateaux
aux coques tailladées par des lames vivaces
dont l'ombre multiple erre
incapable de trouver la mère de sa nuit
***
D'improbables retours, le temps est détourné
l'écriture meurtrie ne reprend qu'à demi
ce qui fut trop aimé
Les étangs insensés qui battaient dans nos corps
à jamais se déprennent -leurs fonds sont inversés-
***
Des roseaux déjetés vibrent dans le vent,
leurs brindilles osseuses abritent des hérons
gris et argentés qui rêvent d'océans...
mais, écartelées, nos âmes aux spores inconnues
s'arc-boutent indécises -
leurs devenirs dépris, au temps ne convient plus.
Poème retravaillé, réécrit ce jour.
18 juin 2009
Capharnaüm
Par haute marée les terrils violacés
vibrent
ensoleillés sous les charbons noirâtres,
hérissés d'herbes en pelade,
pourtours illuminés d'ombres insignifiantes
aux rougeurs subreptices.
***
Jour après jour je viens et je rôde
sur ces houilles encrassées
-lignites ferreux aux gris incandescents, aux cendres écaillées-
salpêtres cautérisés, terres vives trop lointaines
où bat désaccordé mon pouls subliminal.
***
A l'aube, décalée par nos paraîtres incertains
ta silhouette vibre
- yeux mauves ni de pluie ni de vent-
ma chair découpée, aux traces de la nuit
filiformes et obscures, arpente un canal.
***
Figées, des grues
-rauque rouille craquant sous le silence-
s'apprêtent à mourir
quand le ciel assombri défait nos innocences.
***
Près d'Haumont une rue -corons répétitifs-
aux pavés alourdis du poids de mon ivresse
hoquète de vagues devenirs.
***
Le tocsin dans mon crâne hurle ses souvenirs
je cherche à te parler
et mes mots préfigurent de graves labyrinthes :
Azaziel parcourt les jardins d'Alexandre
il cherche leur issue dans sa vie, feuilletée
Я пережил свои желанья- *
***
Ma souffrance demeure
inquiète, revenue
battements de mon coeur, à l'amble décroché
qui ralentis répétent
l'incohérente fin prévisible à demi.
* ia peregil svaï geleniia : j'ai survécu à tous mes désirs - A.S. Pouchkine
Poème tiré de mon recueil "Sulfures au corps", aujourd'hui retravaillé pour cette présentation.
10 juin 2009
ce matin, mauve-grognon...
Dans mon minuscule théâtre tragique, personnel, portatif, bruissent et me brûlent tous mes écrits tus bien plus que mes écritures...
Par la fenêtre de la salle où j'écris, se distingue, lointaine, une muraille de verdure où les silhouettes des dieux mourants, animées de vent, en vain réclament nos prières.
Ce matin, mon humeur, mauve-grognon, me pousse à vous offrir, maigre pâture à vos commentaires, ces quelques lignes prises au vif de ma vie - au texte précédent, confondues.
à l'ami comédien, au texte confondu
au texte, confondu
les ombres de tes mots parcourent mon visage
que mes lèvres
- quelques secondes encore -
retiennent,
je marche dans le silence des projecteurs...blanc ;
inaccompli,
comédien perdu dans tous mes êtres
j'attends de devenir corps
à mon corps défendant
déjà mes gestes s'accumulent
au pourtour de cet homme
qu'à l'éveil je serai...
Tes yeux,
par mon regard,
avides, en croisent d'autres
mais moi, amas inouï aux êtres successifs,
je te donne mes sens, t'offre mes espaces
aux arpents infinis
sculptés dans ma mémoire.
Prends-les
mon étranger, si proche de mon âme
tu n'es que l'au-delà si sauvage, si cruel
de la mort qui m'attend.
30 mai 2009
aux détours infinis
La pluie cette nuit criaille à mes fenêtres
Repliées, endiguées,
nos heures -aux volutes défaites-
arc-boutent leurs ombres.
Insoumises, acharnées,
d'espaces en espaces
nos mémoires s'aventurent
où rôde le divin.
Sans trêve, sans répit
mes traques -de rêve en rêve-
débusquent l'infini
des maelstroms dérivent, se détournent, s'enfouissent
- aux flagrances indicibles -
Parenthèses trop étroites à nos corps accomplis
des céruses argentées
dessinent nos limites
un instant oubliées
Encombrées pourtant,
nos âmes insatiables
à jamais se repaissent
de la mémoire des temps.
25 mai 2009
Dis moi, ma bien aimée, l'immortalité, c'est pour quand ?
Innocent dans le noir
Toi, antinomique
au visage de cire
mon immobile père
quitté par ce qui est
La mémoire de mes mains
retient pour une vie
la marque inachevée de ton œil prévisible
Absence insensée de ton corps défait
retenu à demi par cette boîte intense
Silence souligné du rideau d’hôpital
quand triste tu murmurais
- je n’en peux plus
de vivre –
mais hoquetant tu glisses
porphyre au sable grège
vers ta mort accomplie
innocent dans le noir
pourtant impardonné
tu es le froid envers
de mes rêves d’enfant.
(Poème ici modifié ; déjà publié dans mon recueil « Sulfures au Corps » ISBN : 274830057-2)
18 mai 2009
Au jour nocturne, Azaziel
Azaziel repu des fossés d’Alexandre
ton ombre improbable aux neiges éclatées
erre de mur en mur.
Ocre et mauve, des rouilles tapissent les sols gelés
aux traces défroissées
Deux fois j’ai longé les murailles du Kremlin
mes enjambées de fatigue se resserrent
le temps vient à sa fin
je marche et me retourne
mais l’ombre n’est plus là qui me disait d’aller
Pourtant de temps en temps une main me presse
me pousse vers l’avant
gentiment me bouscule
Va mon âme, va, tendre est ton visage
tisse de tes pas le tissu du chemin
je te suis à la hâte
ton haleine givrée me hâle, me reprend
surtout ne m’attends pas
Va mon âme va
Inversé le blanc de la neige tout à coup est nocturne
mes pas s’enfoncent, crissent
mes bottes mal lacées laissent passer le froid
je force mon allure
C’est au troisième cercle que la mort m’attend.
Poème déjà publié dans le recueil « Sulfures au corps » en 2001 et légèrement modifié pour cette présentation. J’avais pris cette photo bien des années plus tôt, après une longue nuit d’errance dans le vieux quartier de l’Arbat.
15 mai 2009
à toutes celles et ceux qui me font le bonheur de me lire
me voici repris par une écriture autre...
Récit, la rivière aux bergames coule dont ne sait trop quelle source ; lourde correspondance, échange de lettres, parfois fébriles, souvent douloureuses, toujours passionnées tant -presque toujours- nos souvenirs nous honorent.
Implacables cependant, ne témoignent-ils pas d'un passé qui demeurera à jamais en l'état - inachevé...
J'ai voulu dissocier ce récit des billets et autres textes qu'au fil mince de mes idées aux logiques, hélas souvent bancales, je vous soumets de temps à autre.
"D'aventure, si d'aventure..." vous pourrez rejoindre "bergames et écrits d'ailleurs" à l'adresse suivante :
http://www.bergames-et-ecrits-d-ailleurs.com
25 avril 2009
Obstacles
Des portes sans tain lentement se referment
sur des secrets inachevés
interstices invisibles aux rez-de-pierres nues
des murs étirent leurs arcs pétrifiés, bâillonnent nos espaces,
scellent nos devenirs
embrasures, cicatrices aux combles déchirés
la rigueur de leurs pierres façonne nos heures, scande nos cadences,
rythme nos détours
filets enchevêtrés aux lignes illisibles
des rouilles fragiles éprouvent les ferrures
d’étais bardés de trop de clous brisés
failles inaccomplies aux desseins indécis
Alors -
sauvages,
galopant vers les murs, les akhal-téké se ruent
brisent leurs sabots contre les pierres desserties
éclatent leur crâne aux linteaux affaissés
Sans hâte
poursuivis de néant
sept hommes s’avancent, s’approchent, se dressent
m a s s e s b r u t a le s
aux poignards de sang.
© photos Cyrille Hassoun
26 mars 2009
Lissage de souvenirs I II et III
I-
Imprégné une fois encore du film de Camille Guichard sur Louise Bourgeois. Elle a 95 ans lors du tournage. Sa
férocité névrotique n’a pas fléchi dans les derniers travaux où les tissus remplacent le métal. L’œuvre reste sinistre mais s’il faut en croire Beckett « rien n’est plus drôle que le malheur ». Louise Bourgeois débobine ses fils avec constance et tisse sa toile – jamais visible pourtant – au centre de laquelle se tapit l’araignée, mère tendre et protectrice, inlassablement affairée cependant à décapiter un père mainte fois circoncis.
Enfant, étoffes et tissus tapissent son quotidien, l’entourent, l’étouffent. Son père pourrait être le cousin de ce tailleur de Brooklyn, père de Groucho Marx, homme chaleureux, follement incompétent. Les deux enfants, une fois libérés des bobines et fils familiaux deviennent chacun à sa manière des êtres d’exception.
Louise Bourgeois est exceptionnelle et terrifiante. Sur une photo de 2008, le réseau serré des rides verticales qui
labourent son visage met en valeur le regard intense, le sourire figé. Elle me fait penser à cette araignée toute de voluptueuse patience qu’elle aura statufiée, dessinée et honorée tout au long de sa vie. Son œuvre est un cataclysme mais de sa confrontation jaillissent le désir de penser, la volonté de questionner, la nécessité de mieux être, la tentation de créer.
Nicolas de Staël et Viera da Silva possèdent cette même grandeur, ce charisme, cette générosité à peine dissimulée. Les tableaux labyrinthiques de Francis Bacon ont en revanche une autre exigence, une autre grandeur. Eux happent, saisissent, s’emparent ; jamais ils ne relâchent. Absolus et sans concession, ils enferment dans le malheur.
Soulignant la marche malaisée que Louise Bourgeois poursuit sur une crête flanquée d’abîmes, deux de ses œuvres, jalons tracés au feutre sur papier, proclament : l’une « Be calm » et l’autre « Art is a guaranty of sanity » et toujours en effet il lui faut échapper à la folie qui la presse et la réclame.
II –
Fourbu après la deuxième visite de l’exposition, je m’assois sur un fauteuil en mousse sous la grande verrière du dernier étage du Centre Pompidou. Près de moi quelques visiteurs visionnent le dvd où Louise Bourgeois parle de son œuvre. La luminosité du lieu, le brouhaha des murmures, la petitesse des deux écrans des moniteurs assurent une distance propice à refermer les déchirures entrouvertes et à restaurer la banalité de quotidiens mainte fois arpentés.
Je n’ose bouger car soudain elle est là "ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre" jadis et ailleurs par trois fois rencontrée, aujourd’hui, ici-même revenue.
C'est à Athènes dans le vieux quartier de Plaka que je la rencontre pour la première fois. Elle a un peu plus de vingt ans. Adossée à l’étal d’un marchand de souvlakis elle esquisse un sourire. Lui, surpris par sa beauté, n’ose lui parler.
A la deuxième rencontre, elle se tient immobile, appuyée contre la rambarde d’une des courtes terrasses circulaires qui surplombent les ruelles étroites et l’immense arène de sable du Mont St Michel. Le vent soulève le léger foulard bleu qui protège son cou, ses cheveux volètent, sa silhouette figée se détache, nette sur le flou du paysage. De profil, son visage sourit. Elle n’a toujours qu’un peu plus de vingt ans.
C'est à Tachkent en 2004 que je la rencontre pour la troisième fois dans un wagon du métro qui cahote sous terre entre les stations Pachtakor et Kosmonavtlar. Cette fois-ci elle est assise parmi les autres voyageurs, miracle de finesse et de grâce improbable. Elle se tient droite, mais comme vaguement endormie ; il me semble qu'elle rêve. Elle est sans apprêt mais le sourire qui à peine s’esquisse, la dénonce : elle se sait affranchie de la commune pesanteur. A l’aise dans son lointain ailleurs, inapprochable, elle incarne à mes yeux l’idée de beauté. La bouche est ourlée, les yeux noirs sont immenses, le nez fin, le teint d’une parfaite fraîcheur. De longs cheveux noirs encadrent l’ovale du visage. Sous le corsage, le buste à peine se soulève ; une longue jupe de soie moirée enveloppe ses jambes. Des sandales ornées de fines perles soutiennent la forme délicate de ses pieds nus.
III
L’an dernier enfin, la voici présente de nouveau, assise sur un fauteuil de mousse mauve, plus près de moi que jamais. Le corps est longiligne et sur l’épaule droite dénudée courent deux rubans de vêtement, l’un vert d’eau, l’autre noir, délicates traces sur le creux de l’épaule, prélude à la courbe de la taille, deux lieux de tendresse si souvent caressés. Je la vois de trois quart. La lourde masse brune de sa chevelure au parfum léger protège sa nuque. De profil son visage est un Chardin aiguisé de Modigliani, le menton se courbe, fragile vaguement. Elle sent mon regard, se tourne vers moi, sourit sans le savoir. Les yeux noirs, lac et feu, semblent encore brouillés par les œuvres qu’ils viennent de voir. Elle est la Beauté, l'inverse de Louise Bourgeois, l’opposé de Francis Bacon qui pourtant gisent en elle, plus tard à venir.
De sa longue main droite elle note quelques phrases sur un carnet moleskine, frère de celui que moi-même j’utilise et que dans un geste d’absurde timidité je viens vivement de ranger. Elle a déjà tracé en traits bien ajustés deux des dessins de Louise Bourgeois et a noté les deux mêmes phrases que j’avais relevées, bouleversantes par ce qu’elles dévoilent de la fragilité de l’artiste. Contre le fond sonore où s’entremêlent murmures et rires et où résonne en une rauque coulée l’insane mélopée que scande la voix de métal chaud de Louise Bourgeois, sa présence se détache et me bouleverse.
Je me suis levé lentement et me suis éloigné sur la presque pointe des pieds. Un peu plus tard, je l’ai aperçue qui traversait en une diagonale assurée le parvis de Beaubourg.
Je sais qu’elle est l’œil de nombreux cyclones à venir.
18 mars 2009
en un écho - bref récit
Es-tu l’effacée ?
Je ne peux pas t’effacer.
Tes pas martèlent le sable de leur rythme éphémère.
Tes traces ordonnent sa surface d’un ourlet délicat.
Es-tu l’oubliée ?
Je ne peux pas t’oublier.
Les lignes de ton visage dessinent un masque plus aigu.
Tu esquisses un sourire que tes traits pourtant durcissent.
Es-tu l’abolie ?
Je ne peux pas t’abolir.
Tu aimes cette heure qui appartient à l’univers de tes passages, aux reflets de tes silences.
Toujours elle devance l’aube.
Es-tu l’affamée ou encore l’assoiffée ?
Je ne peux plus te rassasier ni étancher ta soif.
A l’ourlet de la mer, tes pas se font plus lourds. Mieux dessinés leurs contours creusent une demeure.
Or, la lune gibbeuse toujours te revêt de ses cendres.
Une musique se joue que tu ne peux entendre. Je reconnais ta magnifique interprétation de la sonate pour un alto solo de Ligeti. Dense, tu tisses cette phrase unique et parfaite, au long chuintement précieux, et ses multiples plans vibrent encore au souvenir de tes gestes.
12 mars 2009
figurations et mélanges
"Toute peinture est figurante. On ne peut pas sortir de ce monde." La seconde phrase de Michel Deguy sonne comme un verdict. La rapprocher par jeu de " l'homme est l'affaire de l'homme "
de Lévinas permet d'y voir plus clair. Alors que Deguy tranche, restreint, enferme, Lévinas, comme presque toujours, offre l'homme à l'homme, le libère, lui reconnaît le droit d'exister hors de la tentation de la magie, hors de l'ailleurs sacré sans pour autant renier ce dernier.
Sur la toile, la pensée se peint. Projetée sur son support par le peintre qui en bon technicien reste maître de son geste elle n’en demeure pas moins libre, fluctuante, reprochable. Catalyseur, certes indispensable, sans qui rien ne serait, ne consent-il pas librement en un sens à être l’esclave de ce qui le meut et le contraint à peindre ? Le peintre qui articule l'oeuvre reconstruit par son geste la pensée déconstruite.
Préférer toujours l'espace lumineux de la feuille blanche ou de la toile à l'absence à soi même.
Mélanges
Mélanges instables
de ces flux qui tendent vers l’immobile étale.
Dans la faille du marbre où la fêlure dessine l’œuvre retenir
l’eau qui coule
- dont la trace n’a plus d’ombre -
Dans mon regard interdit, luit l’absence.
Cernes noirs tracés sur la craie de ton visage
dévoré par la nuit.
Le fusain griffe le silence du blanc
- criaillement de ses traits
à l’incertain maîtrisé -
Mains croisées pourtant je demeure
tandis que ce matin mes murs dissimulent leurs pierres.
24 février 2009
tardivement être
Jadis, le temps m'était une notion inconnue. Rien ne le liait à moi, ni ses détours, ni ses passages. Le grand sablier de ses écoulements bruissait vaguement, délicate miniature fichée sur une quelconque colline à l'horizon de mes paysages. J'arpentais des espaces que je croyais uniques, dont l'immensité illusoire semblait jamais ne devoir en finir. Puis un jour, le sol que je foulais jusqu'alors à grandes enjambées, espace marmoréen aux veinules argentées, dont j'éprouvais à chaque pas l'infinie solidité en vint imperceptiblement à se dérober, s'effritant et s'enfonçant à chaque nouveau mouvement, devenant en un rien de temps incapable de me soutenir, de me mener vers une destination maintenant hors de portée, vers un but irrémédiablement compromis. C'est à cet instant de grand renoncement que la bande de Moebius dénouant soudainement ses noeuds se réduit à une ligne droite dont la proche extrêmité s'effondre dans un bouillonnement d'étoiles inconnues. Fin multivoque assurée pour nos âmes dissemblables.
30 août 2008
séquence III
Mes allers me brûlent sans leurs retours imprévisibles. Inlassablement, Judith arpente les dalles de ses souvenirs aux échos à demi détruits, enfouis dans ce qu'elle a coutume d'appeler " mes brusques profondeurs. " Les temps de ses espérances ne dépassent jamais leurs verticaux horizons. Traits de terre qui, dans les brumes, enfoncés ne prennent pas à l'évidence les traces de ses pas trop légers. Frivole, se dit-elle ; ne pas trop penser, ni songer, ni se laisser aller à ne pas être. Ne pas rêver. Brusquer les entours comme jadis, dans les rues trop claires du Paris que j'aimais.
26 août 2008
Par le temps, harcelé - III - Le voyage de Judith
Séquence II
Judith s’ébroue, comme étouffée par le souvenir de cet univers aquatique. Son regard se déplace vers l’angle est du labyrinthe du Cerpès dont les lignes de force, bien que maintenant un peu plus estompées, lui paraissent à l’amble de son souvenir dessiner un paysage plus solide, plus rassurant.
Les rehauts du dessin lance sa mémoire vers leur voyage dans les collines d’Epidaure, là-même où Oedipe-roi s’en vint un jour dérouler ses fantasmes et ses ors.
Il lui semble percevoir dans cet espace intermédiaire entre le tableau sur le mur et le miroir opaque que forme vaguement le parquet ciré comme en un hologramme maladroit, le spectacle antique qui déjà emplit la scène vide ; terres et jeux présents au milieu des pierres dressées, érigées par les hommes, les hommes-masques, les hommes-joyaux, les hommes-symboles qui s’en venaient chanter la danse des grands démons intérieurs d’Oedipe et de Jocaste.
Le bruissement de ses pas sur le parquet sombre lui semble prendre le rythme de ces danses implacables et délicates. Ses pieds se soulèvent au rythme chaotique de l’imaginaire musique. Du centre de son corps monte, nécessaire, l’étrange parade qui, parodiant Isadora Duncan, la lance dans un tourbillonnant ralenti de fouettés et de chassés entrecroisés dont la trame trace sur le parquet des arabesques inconnues.
La nuit à cet instant s’en vient, amalgamant les collines, unissant leurs différences, défaisant - miséricordieusement semble-t-il à Judith - l’écheveau emmêlé du ciel et de la terre. Elle met fin à sa danse. Le crépuscule rend à la salle son opacité première et permet par le jeu des reflets au travers des hautes vitres de projeter l’image du labyrinthe du Cerpès au mitant du parquet qu’un curieux éclat a soudain rendu plus lisse.
Elle se redresse, droite au milieu de la septième allée, retenue prisonnière de l’inextricable fouillis. Sa furieuse immobilité en quelque sorte imposée par le jeu des lumières et des ombres, la terrasse un long moment.
*
***
*
- Est-elle à la Maison de France ? me demande Sadak. - Les déplacements de Judith sont imprévisibles. Elle est, je crois, partie vers l’aube.
Nous avions passé la nuit précédente dans l’immense chambre du premier étage, à l’aplomb de la salle du Cerpès dont les baies vitrées donnent sur l’avenue de Sélène. Alors même que l'on croit en avoir compris les formes et les limites, cette pièce semble avoir l’inépuisable faculté de multiplier ses recoins, de déployer à l’envie des espaces supplémentaires. Les murs visibles, vert d’eau, sont tachetés de plaques pâles qui signalent la présence passée de cadres ou d’étagères. Quelques marques ne se comprennent pas ; dessinant des volutes flous qui se rejoignent, s’entrecroisent, se fondent en auréoles, s’abstiennent puis repartent, elles décrivent en arabesques à peine visibles des spirales inachevées.
Le sol au carrelage délavé se marque encore des taches vives et grenat de meubles maintenant retirés. Deux lits limitent le territoire des dalles. Certaines nuits, au sortir du sommeil, Judith et moi prenons place chacun sur un lit les jambes croisées confrontant nos regards dans la pénombre - à peine devinés. De retour de ses rêves aux terres imaginaires elle voit alors se déployer devant elle le long terrain des dalles quotidiennes.
Cette dernière nuit, le souvenir corrosif des vagues du Bosphore y dessina l’ajout incessant de ses lignes arythmiques.
28 juillet 2008
Par le temps, harcelé - II - Le voyage de Judith -
- Séquence 1 -
Yeux clos. Sujet, objet de ses réminiscences Judith entreprend un voyage intérieur.
A peine tirés, les rideaux portent écran à la chaleur estivale. Rien de lumineux n’éclabousse les longues lattes noires et vernissées du parquet ouvragé, plaque maintenant mate et stagnante. Judith lève les yeux vers le mur nord où se distingue la seule gravure connue du labyrinthe du Cerpès.
Les points de rehauts où s’accrochent encore quelque bribe de lumière ponctuent cette surface que son regard parcourt, à l’abandon d’abord puis, soudain intriguée par la répartition à son souvenir inhabituelle des reliefs encore visibles sur la surface éteinte, avec une attention plus lente, méticuleuse.
Une réminiscence fugace lui fait relier par des lignes les points disparates qui, comme dans un jeu de construction, ne tardent pas à prendre sens, sans pour autant que la révélation attendue soit immédiatement perceptible.
Le souvenir se précise que sa vision affine. En cette fin de jour, un espace, une barrière infranchissables se dessinent, prennent la forme d’un lourd récif aux écailles de silex dont la peau moirée étirerait les veines de ses pierres rugueuses vers des fonds de sable marin.
Voici deux ans à cette heure précise elle se tenait immobile, figée par la peur sur la barque de Marial qui, dérivant sur le Bosphore, prenait à pleines brassées l’eau salustre, les rames claquant au rythme décentré des courants, l’esquif s’arcqueboutant aux vagues, fracassant les écumes, redressant sa proue, giflant le mur d’eau qui s’interposait.
Alors occupé aux rames, Marial luttait et criait, leur mort semblait imminente. Les taches d’écume ébourbillaient le plat-bord de la barque sur lequel venaient se fracasser quelques rascasses perdues qui, battant de leurs nageoires les serre-rames rouillés, mêlaient bientôt à l’écume saline leurs entrailles éventrées, rouges d’un sang que l’eau de mer ne laissait pas reposer.
(tableau d'Aïvazovsky) Un instant de silence entre deux claques de lames et de vent avait permis à Marial de lever la tête et d’apercevoir dans l’entrouverture passagère du rideau d’embruns des masses plus nouées qui laissaient deviner des structures verticales, lourdes, effilochées.
Ponctué de taches opalines et de glissures ocre-brun ce nouvel horizon avait fait espérer une terre proche, un lieu ferme que l’eau originelle n’aurait pas encore atteint. Quelques minutes plus tard cette terre s’était révélée réelle et, arrachés au bois de la barque par les efforts aux ralentis multipliés de leurs bras et de leurs jambes, ils s’étaient retrouvés à demi disloqués sur une plage de galets, le corps balayé et griffé par les éclats de bois et les brisures de fer rejetés de la mer.
02 juillet 2008
Par le temps, harcelé - I -
Le temps, décidément, me harcèle.
Grignoté à foison, quotidiennement rogné comme une photo ancienne qui, à coups de recadrages et de découpages successifs en vient à disparaître, pfutt, je m'efface ; sans aucun "retour arrière" possible.
(l'effacement de Paul Celan) 
En cette époque judiciarisée, n'est ce pas un devoir que de porter plainte pour effacement aggravé ? Certes. Mais auprès de qui ?
Je me propose d'écrire une lettre au Père du Temps (on perd du temps ?), avatar pour adultes du Père Noël ou plutôt du Diet Maroz russe, le Père La Glace, bloc attendrissant à l'éphémère solidité. Ephémère ? Sa fragilité n'est qu'apparence et le bonhomme a plus d'un tour dans son sac de jouets ; ne renaît-il pas chaque année, têtu tel le Phénix, non point de ses cendres anciennes mais de ses brisures de glace fondue ? Nul doute que c'est lui l'Eternel mais pourra-t-il me lire avant que, fuyant de toute part, il ne brouille mon message de ses eaux (os) usé(e)s ? Il me faudra être bref, concis, persuasif néanmoins.
Mais avant d'en venir à la rédaction de ma plainte, je dois rester pragmatique. Quelle adresse inscrire sur l'enveloppe ? Antre de l'En Deça ? Désert de l'Au-Delà ? Golfe de l'à-Venir ?
" Mais s'il est toujours partout, celui-là ", me murmure à l'oreille en chien savant qu'il est mon fidèle cocker " là où tu dois mettre le nom du pays, pourquoi ne pas inscrire tout simplement Hic et Nunc, tu sais Ici et Maintenant et tu rajoutes S S AE comme code postal ! " - " S S AE " dis-je " c'est quoi ? " - "I gnare," me répond-il, " c'est l'abréviation de sub species aeternitatis ; mais ne me demande pas ce que Spinoza voulait exactement dire par cette formule. Personne n'est d'accord. C'est quelque chose du genre : sous le regard de l'éternité ou sous l'angle de l'éternité ou bien encore, selon Deleuze, dans la conception de l'éternité. En tout cas, c'est suffisamment ambigu pour que ton Monsieur Cendres et Glace s'y cache et que ta lettre lui parvienne. Au boulot ! "
à l'écoute : Pougacheva : Mne nravitsa
29 mai 2008
Aunque es de noche
"Je connais la fontaine qui sourd et coule
Bien que de nuit
Profond est le secret de cette fontaine
Mais je sais la trouver, la chose est certaine
Bien que de nuit"
Saint Jean de la Croix, Poèmes mystiques
L'étrange petit livre m'attendait, blotti sous un entassement bancal de romans et de revues défraîchis jetés à la va-vite sur une bâche plastifiée à même le sol d'une brocante normande. Je n'ai d'abord aperçu qu'une page ouverte, empoussiérée, décorée d'un bandeau noir et rouge parsemé de croix aux formes arrondies
sous lequel se lisait :
En una noche oscura
ce qui, sans guère connaître la langue espagnole, semblait vouloir dire " Par une nuit obscure ".
Il me fallait nécessairement savoir ce qui s'était passé ou allait se passer par cette nuit obscure. Je tirais à moi le livre, 50 centimes d'euro conclurent l'affaire et je pus découvrir cette curieuse édition bilingue des poèmes mystiques de Jean de la Croix traduits par un prosélyte anxieux, tentant sur une trentaine de pages de justifier tant bien que mal sa traduction tant il est désireux de dévoiler les mystères enfouis sous la coque, à ses yeux sans doute trop lisse, des mots :
"Sur la nécessité de traduire la poésie en poésie, et sur les libertés d'une telle traduction"
"Sur l'impossibilité de restreindre les poèmes de St Jean de la Croix à une seule signification"
"Le pire tort qu'un traducteur puisse faire à un texte poétique, dit-il, est d'en effacer la poésie". On ne saurait mieux dire et les efforts du malheureux en offrent, hélas, " la chose est certaine " la preuve.
Mais qu'importe, l'oeuvre est là malgré tout, profonde, qui jaillit du granit noir de la nuit, violente et sensuelle, Cantique des Cantiques dont le cri brûle la bouche de Jean de la Croix
La noche sosegada
En par de los levantes de la aurora,
La musica callada,
La soledad sonora,
La cena, que recrea y enamora.
"La musica callada,
La soledad sonora,"
Voilà, n'est ce pas, qui nécessiterait un commentaire de Jardinbaroque.






